Je commençais à avoir cette sensation grisante de pouvoir contrôler mon corps et ses besoins

TEMOIGNAGE DE BEATRICE (mars 2015)

Aux débuts des manifestations de la maladie, je me souviens avoir ressenti un profond mal-être dans mes relations aux autres, incapable d’être moi-même et de ressentir des émotions.

Gourmande dans mon enfance, j’ai commencé à contrôler mon alimentation de plus en plus scrupuleusement à l’adolescence. Durant les grandes vacances de ma quatorzième année il me semble, je me suis focalisée sur la réduction de mes quantités d’aliments à chaque repas et la suppression de certains comme le sucre et le beurre.

A cette période, je me suis retranchée dans un monde virtuel, rechignant à sortir, je préférais rester enfermée. Je commençais à avoir cette sensation grisante de pouvoir contrôler mon corps et ses besoins. J’ai repris ma vie de collégienne de plus en plus éteinte en ayant hâte que chaque journée se termine. La plupart des soirs j’allais aux entrainements de sport synonymes de souffrance pour moi. Les journées passaient mécaniquement sans sensation de plaisir avec une peur constante des autres et du monde qui m’entourait.

Il m’était de plus en plus difficile d’accepter de manger « plus qu’il ne faut » durant le repas du soir. Je me suis renseignée sur les techniques de vomissement auprès d’un proche malade de la nourriture. A partir de là, je pouvais rendre ce que je considérais « en trop ». Le rejet du surplus s’est progressivement transformé en crises de boulimie. Au lycée, je séchais les cours pour rentrer en urgence faire mes crises. Lorsque j’ai eu mon appartement plus rien  ne pouvait m’empêcher de faire crises sur crises.

La nourriture avait pris le contrôle de ma vie. J’ai tenté de fuir la maladie par les voyages, la vie en communauté, l’engagement dans un mouvement. Ça n’a pas marché. Dans un de ces moments de vide intérieur et de dégoût de moi-même comme je les vivais régulièrement après les crises, j’ai cherché de l’aide sur internet et je suis tombée sur les Anorexiques Boulimiques Anonymes.

J’avais compris que je n’y arriverais pas toute seule après avoir essayé maintes et maintes fois. La peur des autres et mes préjugés sur le groupe me freinaient pour pousser la porte. Échanger avec deux amies du programme autour d’un café m’a rassurée. Après la première réunion je ne  me suis plus posé la question de savoir si j’avais ma place ou pas ou si j’étais assez malade pour faire partie du groupe. La réunion hebdomadaire est devenue mon repère chaque semaine. J’avais trouvé un endroit où je pouvais enlever mon masque et être acceptée telle que je suis.

En me laissant porter, les crises se sont espacées progressivement et environ 6 mois après ma première réunion je faisais ma dernière crise. Néanmoins un changement de ville et donc de groupe de parole m’a désarçonnée dans mon chemin de rétablissement car je n’avais pas accepté que  la maladie se nichait dans tous les domaines de ma vie. Je me suis donc jetée à corps perdu dans mes nouvelles études avec tous les travers de ma maladie reléguant en arrière-plan mon rétablissement. J’ai eu la chance de ne pas rechuter malgré la vulnérabilité de ma sobriété en maintenant un lien avec les amis du programme.

Après plusieurs années de souffrance dans le programme, j’en ai eu marre de me réveiller et de me coucher avec des angoisses de situations inextricables dans lesquelles je m’étais fourrée. De nouveau j’ai demandé de l’aide. Cette fois-ci j’ai mis les deux pieds dans A.B.A. en commençant  le travail d’étapes dont j’avais totalement ignoré l’existence jusqu’à présent.

En l’espace de quelques mois de partages quotidiens avec mon parrain*, de réunions régulières et de reprise du service j’ai redécouvert le rétablissement. Une nouvelle manière de vivre s’est offerte à moi, pas celle bien familière du fardeau quotidien mais celle où je peux décider chaque jour d’être heureuse. Aujourd’hui, je continue de pratiquer ce magnifique programme qui m’aide à préserver et faire croître cette sobriété heureuse tout en ayant la joie de devenir moi-même un jour à la fois.

*parrain : personne de confiance plus avancée dans son rétablissement.